Il a co-fondé notre coopérative d’activité et d’emploi (CAE) il y a 7 ans. D’abord associé puis gérant, il y exerce aujourd’hui son activité de charpentier sous le nom d’Oikos Boa. Cet ancien chercheur en biologie qui a souhaité se reconvertir vers un savoir-faire plus manuel, revient sur un parcours coopératif riche et atypique. Entretien avec Jérôme Mardon.

Bonjour Jérôme, en co-créant notre coopérative tu as d’abord occupé les fonctions de gérant et de sociétaire pour expérimenter par la suite le contrat CAPE et aujourd’hui le statut d’entrepreneur-salarié. C’est une expérience de la coopération très singulière…

Mon parcours coopératif au sein de l’AlterBative n’est pas tout à fait « classique » dans la mesure où j’ai fait partie des trois fondateurs de la SCOP. Cela veut dire que j’ai été associé avant même d’être salarié. Finalement, le dernier contrat que j’ai signé était le contrat CAPE* quand j’ai commencé à tester mon activité de charpentier en parallèle de mon poste d’accompagnateur (voir le parcours coopératif classique au sein de l’AlterBative).

On pourrait donc ironiser sur le fait que j’ai vécu un parcours coopératif « à l’envers » d’associé à entrepreneur en contrat CAPE. Même si dans la réalité, il y a bien un parcours, une progression coopérative derrière tout ça.

Que retiens-tu de chacune de ces étapes de la coopération ?

En contrat CAPE, la Coopérative d’activité et d’emploi (CAE) m’a apporté de la flexibilité, de la souplesse et une grande adaptabilité. C’est un dispositif qui m’a permis de tester mon activité sur un mode et à un rythme très personnels, tout en conservant un poste salarié par ailleurs (au sein de l’équipe d’appui de la coopérative).

Cette étape m’a offert l’opportunité de sécuriser mon projet tout en capitalisant progressivement sur un résultat d’activité qui m’a donné le cadre favorable au salariat. Je suis devenu entrepreneur-salarié charpentier en 2018 lors de mon départ de l’équipe d’appui.

En tant qu’Entrepreneur-Salarié, l’AlterBative m’a permis de structurer mon activité en particulier au niveau de son organisation (fournisseurs, plannings, bilans de chantiers, outils pour la relation client, etc.). Elle m’a également offert la possibilité de réaliser des investissements clés (ordinateur, matériel de levage à la corde, échafaudage mutualisé, etc.) à partir de divers dispositifs internes de financements.

En tant que sociétaire, l’AlterBative est un vrai challenge car elle demande à ses administrateurs de l’implication, de la pertinence, une justesse de distance, et d’avoir des connaissances précises afin de bien jouer leur rôle. Par ailleurs, la dimension collective de cette « administration », de ce pilotage stratégique, nous demande une maturité collective, de l’humanité, de la responsabilité. C’est une vraie école de la citoyenneté professionnelle qui peut être confrontante, frustrante mais aussi très épanouissante et rassurante selon les aléas et la vie de l’entreprise.

Enfin, mes 4 ans de gérance resteront une expérience très marquante et clairement inoubliable pour moi. La quantité et la diversité des choses apprises au cours de ces 4 années (juridique, comptabilité, gouvernance, gestion financière, management, développement, etc.) continue de m’étonner (et de me servir) tous les jours. 

C’était aussi, au niveau humain, une expérience que je n’ai jamais regretté un instant. Se retrouver en position de responsabilité, à devoir porter des décisions collectives, les incarner, les expliquer et assumer leurs conséquences (aussi bien positives que négatives) est un endroit qui peut se révéler éminemment difficile et tensiogène. 

Mais tenir cette place et cette posture avec comme intention première d’être au service de l’entreprise, du projet collectif, et de la raison d’être de sa coopérative s’avère également une expérience personnelle source de justesse, de reconnaissance, d’un sentiment d’utilité et de sens social.

Est-ce que ton activité a évolué depuis sa création dans la CAE ? en termes de services, de prestations ? en termes de collaboration avec d’autres artisans ? au niveau de la relation client ?

Mon activité évolue, en permanence, au fur et à mesure de mon parcours professionnel. Ce que je veux dire, c’est que l’accumulation des expériences de chantiers vécues, les diverses formations que j’ai pu suivre, la diminution lente mais inévitable de mes capacités et de ma résistance physique dans le temps, l’évolution de mes envies et de mes points de vue ; tout ceci façonne dans le temps et redéfinit régulièrement le champs de prestation et de projets dans lesquels je me lance.

Au lancement d’Oikos Boa, je souhaitais avant tout travailler sur la réhabilitation de charpente traditionnelle dans les monuments anciens et historiques. Aujourd’hui, je continue de travailler essentiellement sur du bâti ancien mais davantage sur des questions de rénovation énergétique performante et écologique. 

Je me suis aussi spécialisé en réparation de charpente en sous-oeuvre, c’est-à-dire « par en-dessous » sans démonter la couverture, grâce à la technique de levage à la corde (ergo levage) sur laquelle j’ai été formé. Enfin, j’apprécie aussi de mettre mes compétences et mon savoir-faire au service de projets insolites de mes clients (bancs extérieurs personnels, pergola en bois rond, cage d’ascenseur, etc.). J’aime accompagner ces projets personnels au plus près des envies et des besoins des personnes.

J’envisage également de développer de plus en plus les projets liés à la construction paille (après avoir suivi la formation propaille). Enfin, j’imagine dans le futur suivre la formation « HANDIBAT » afin de pouvoir développer mes compétences et mes prestations utiles aux personnes porteuses de handicap. 

Cette expérience aurait pu t’encourager à créer ton entreprise mais tu ne l’as pas fait. Qu’est ce qui continue de t’attirer dans la coopérative aujourd’hui ? 

C’est une question courte à laquelle il faudrait pourtant une longue réponse !

Je crois que la réponse la plus simple, pour ma part, est que l’entrepreneuriat individuel ne m’intéresse pas vraiment. Je ne conçois pas mon activité artisanale de charpentier autrement qu’au sein d’un collectif soutenant, stimulant, confrontant qui me permette d’inscrire mon activité professionnelle au sein d’un projet politique collectif.

Pour moi, la CAE est davantage un lieu d’éducation politique, sociale et humaine autour des notions de travail, de faire-ensemble, de la production de valeur, de la décision collective qu’un « prestataire d’accompagnement à la création ».

Certes l’accompagnement proposé est primordial pour poser les bases organisationnelles et prendre confiance dans sa capacité à travailler de manière autonome. Mais je conçois cet accompagnement comme un moyen de renforcer la conviction de chacun dans le sens d’un entrepreneuriat coopératif, comme une base afin que chacun chemine sur un parcours coopératif commun.

Les SCOP et les CAE en particulier sont pour moi porteuses d’une intention de transformation personnelle et sociétale autour du travail et de l’économie. Et tant que j’y sentirai ce sens et cette intention, l’aventure entrepreneuriale personnelle ne sera pas à l’ordre du jour.

Est-ce que c’est un statut sur lequel tu communiques auprès de tes interlocuteurs (clients, fournisseurs, etc.) ?

Souvent mais pas toujours. Je communique sur la coopérative et mon statut dès lors que cela me semble nécessaire ou utile à mon interlocuteur.

Je n’en fait pas une carte de visite car je ne souhaite pas du tout donner une impression de « prêche » ou de militant à des gens qui ne sont pas en demande.

En revanche, lorsque mes interlocuteurs et partenaires expriment des attentes, des sentiments, des valeurs, des questions auxquelles la CAE est liée, j’apprécie de pouvoir échanger sur mon modèle d’entreprise avec eux.

Et ces échanges sont généralement très enrichissants pour tout le monde car ils permettent de comparer les solutions de chacun à nos aspirations communes.

Le contrat CAPE* : Contrat d’Appui au Projet d’Entreprise, est un dispositif qui permet de bénéficier de notre accompagnement et des outils mutualisés de l’AlterBative dans l’optique d’expérimenter une activité économique.