Acteur incontournable de la coopération en Poitou-Charentes, Alain Bouchon s’emploie à promouvoir le modèle coopératif depuis plus de 20 ans sur notre territoire. Membre fondateur de la coopérative d’activité et d’emploi Aceascop, il occupe aujourd’hui la présidence de son Conseil d’Administration. Fort de diverses fonctions au sein des réseaux de l’ESS en région et au national, il milite pour un travail plus inclusif et garant du bien-être social. Il revient également dans cet entretien sur la genèse de notre coopérative. Rencontre avec un fervent défenseur de l’entreprise collective.

Bonjour Alain, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ? 

Une famille historiquement paysanne du sud deux-sévrien m’a inculqué les valeurs d’humilité et d’entraide des gens modestes.

Titulaire d’une maîtrise de psychologie et d’un DESS de gestion d’entreprise de l’Université de Poitiers, j’ai d’abord été Directeur de CAT, Centre d’Aide par le Travail (79) puis Directeur adjoint d’un Centre privé de formation pour adultes (33). Prenant conscience que les principes de répartition des richesses de l’économie classique ne me correspondaient décidément pas, je suis revenu vers mon pays d’origine pour être successivement formateur puis Directeur en Maison Familiale Rurale (86). 

Licencié économique en 2002, j’ai créé avec 3 anciens collègues de travail, une SCOP, Société Coopérative et Participative, de formation professionnelle, devenue une Coopérative d’Activité et d’Emploi dont je suis encore Président du CA (180 personnes aujourd’hui).

Membre du bureau de l’Union Régionale des SCOP et SCIC de Poitou-Charentes, du CA de la CRESS Poitou-Charentes, du CA du réseau national des Coopératives d’activités et d’Emploi, Coopérer pour Entreprendre. À titre personnel, j’ai créé avec quelques amis un Club CIGALES (Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative Locale de l’Épargne Solidaire). 

Enfin, je suis Délégué national de la MACIF. En résumé de ces engagements, je m’applique à rester actif dans chacune des familles qui composent l’Économie Sociale et Solidaire, les Associations, les Mutuelles, les Coopératives et les Fondations.

Et surtout, papa de 6 enfants et papy de 5 (bientôt 6) petits-enfants.

Pouvez-vous nous présenter Aceascop et les différents rôles / fonctions que vous y avez occupés ?

ACEASCOP a été créée en 2002 et est devenue une Coopérative d’Activité et d’Emploi en 2005. J’en suis l’un des membres fondateurs, j’ai été successivement cogérant de la SARL initiale, puis PDG de la SA SCOP avant de passer la main de la Direction générale à mon départ en retraite de mes fonctions de direction, tout en restant Président du Conseil d’Administration.

Notre CAE, l’AlterBative, a été « incubée » au sein d’Aceascop. Jérôme Mardon, l’un de nos membres fondateurs, y a signé un contrat CAPE pour mener l’étude de faisabilité du projet d’une CAE bâtiment en Poitou-Charentes. Comment avez-vous reçu ce projet à l’époque ?

Quand j’ai reçu les 3 trentenaires cofondateurs de L’Alterbative, dont Jérôme faisait partie, j’étais convaincu que les CAE avaient un rôle à jouer dans le secteur du bâtiment et l’enthousiasme de ces 3 aventuriers m’a séduit. Jérôme a donc intégré notre CAE pour y incuber leur projet pendant 6 mois avec un financement de France Active.

Quels liens ont entretenu ces 2 CAE (Aceascop et AlterBative) sur le territoire de l’ex Poitou-Charentes ?

Les deux CAE ont été intimement liées dès le départ, avec des transferts de savoir-faire et l’appartenance au même réseau de CAE. Lorsque L’AlterBative a connu quelques difficultés, je suis intervenu pour soutenir la gouvernance de celle-ci, à la fois dans le recrutement du personnel et également en proposant à L’AlterBative d’intégrer son capital comme associé externe pour en consolider les fonds propres. ACEASCOP est toujours associé de L’AlterBative.

Les CAE ont connu des changements (loi ESS) et bénéficient d’une meilleure visibilité aujourd’hui ? Pouvez-vous en quelques mots retracer leur histoire à travers votre expérience ?

Effectivement, après plus de 20 années d’expérimentation sur les territoires, la loi est venue consolider celle-ci en définissant ce qu’est une CAE et en intégrant le contrat d’entrepreneur salarié dans le droit du travail. Ce fut en 2014, une grande avancée, une véritable reconnaissance du travail fourni, même s’il reste encore des aspects règlementaires à consolider. Cette avancée légale a eu des effets assez inattendus sur l’environnement des CAE, générant un « appel d’air » pour la création de nouvelles CAE dans de nombreux domaines professionnels. Ce développement, et la volonté des 2 réseaux existants des CAE (COPEA et CPE) associés à la CGSCOP, ont abouti en 2019 à la création, au sein de la CGSCOP, de la Fédération Nationale des CAE.

Comment voyez-vous le futur pour ce modèle d’entreprise ?

Ce modèle d’entrepreneuriat est pour moi une véritable alternative à l’ubérisation dramatique de la création d’activité. La promotion du statut d’auto-entrepreneur, instauré au départ pour permettre un complément de revenus à des salariés, nuit considérablement au développement des CAE, alors que le statut d’entrepreneur salarié associé (ESA) offre une perspective beaucoup plus sereine et pertinente à la création d’activité. Choisir le statut d’ESA, c’est faire un choix sociétal délibéré pour une société plus inclusive, garante du bien-être social et de la juste rémunération du travail.

Quelles seraient les améliorations à apporter au CAE / au statut d’entrepreneur-salarié pour qu’il soit largement adopté par les porteurs de projet ?

Les CAE doivent se doter d’outils d’évaluation de leur impact social et sociétal pour démontrer la pertinence de leur modèle vertueux, convaincre les élus des collectivités locales et les financeurs et assurer ainsi leur pérennité.

Le statut d’ESA reste à promouvoir, notamment auprès des organismes sociaux et des différents ministères (économie, travail, emploi, etc…) pour garantir les droits sociaux et salariaux de ces entrepreneurs. Il serait probablement intéressant d’élargir les domaines d’activités éligibles au contrat ESA, notamment dans la culture.

Quels sont les combats des Coopératives d’Activité et d’Emploi que vous présentez pour les prochaines années ? (réglementaire, législatif, structuration, sociétal)

Le combat des CAE est un combat sociétal. Démontrant sa pertinence, développant la communication nécessaire, se dotant d’outil d’évaluation et d’une « norme » qualité, les CAE doivent devenir le modèle principal de la création d’activités individuelles au sein d’un collectif.

Le combat suivant sera celui de l’entrepreneuriat collectif, de la constitution de véritables consortiums coopératifs, composés à la fois de CAE membres et d’entrepreneurs, capables de rivaliser avec n’importe quelle entreprise sur son marché.

Quel est le poids, la place de l’entrepreneuriat coopératif dans l’économie sociale et solidaire ? 

Bien trop faible aujourd’hui, osons rêver d’un développement exponentiel des SCOP/SCIC et notamment des CAE. Ce sera la preuve que notre société, gangrenée par l’individualisme et le profit financier, aura enfin compris qu’il faut d’abord préserver les hommes et les femmes qui entreprennent. Car ce n’est pas l’argent qui donne un avenir à nos enfants, ce n’est qu’un moyen qui doit redevenir un outil parmi d’autres au service des humains et certainement pas une finalité.
Parler de place de l’entrepreneuriat collectif dans l’économie sociale et solidaire est de mon point de vue bien trop étroit et sclérosant. Le modèle coopératif a fait ses preuves, la résilience de nos SCOP/SCIC/CAE au cours de ces temps troublés de pandémie mondiale et, maintenant, de guerre à nos portes européennes, apporte la preuve que ces modèles d’entreprises, où la concertation, l’échange, le partage, la non-délocalisation et la démocratie sont toujours présentes, sont bien la réponse à de nombreux problèmes de notre société d’aujourd’hui.