Mélaine Lanoë et Marie-laure Besson sont mosaïstes au sein de l’AlterBative sous le nom d’Emaaa. Installées à Saint-Pierre-des-Corps, elles partagent leur atelier avec Sandrine Azara, « artiste couteau suisse » comme elle se définit. Fortes d’une grande confiance mutuelle et de complémentarités développées sur de nombreux chantiers communs, elles questionnent désormais leurs pratiques au travers d’un projet qui met le respect des ressources au centre de leurs préoccupations. Rencontre avec les créatrices de MueMosa.

Quelle est l’origine de votre projet ? Comment est née MueMosa ? 

MueMosa, en quelque sorte, nous l’avons créé pour que la mosaïque dépose sa mue, qu’elle se transforme en une mosaïque frugale et créative, respectueuse de l’environnement et du vivant. Le projet est né il y a maintenant un an, mais l’idée était en dormance depuis de nombreuses années dans nos esprits. La crise sanitaire, comme un détonateur, est venue confirmer la pertinence et l’urgence d’activer ce projet. Urgence climatique et environnementale, incontestable. Ses effets sont de plus en plus visibles, proches. Urgence dans notre secteur, le BTP, qui produit 70 % des déchets et consomme 50 % des ressources dans le monde (cf. référence n° 1). Et il faudrait renverser la vapeur, alors pourquoi rester à attendre ? En tant que professionnelles et à notre échelle, si petite soit-elle, nous pouvons agir. C’est ça MueMosa, réinvestir nos pratiques d’artisans-artistes en les adaptant à notre temps. Nous travaillons à produire la mosaïque de demain.

De quoi s’agit-il concrètement ?

Pour le moment nous parlons d’un « laboratoire de recherche » où nous nous forçons à repenser notre métier et ses automatismes tant au niveau des matériaux employés (leur nature, leur origine, leur localisation par rapport au chantier), qu’au niveau des techniques (les liants et les supports). Mais cela ne s’arrête pas là, nous réfléchissons aussi aux usages, à la mémoire des lieux, à l’accès démocratique, au geste et au beau… Nous cherchons des solutions techniques, éthiques et esthétiques. 

La plus aboutie est la mosaïque de réemploi avec les déchets de la destruction/construction. Nous intervenons pour accompagner la transformation d’un lieu et utilisons les déchets produits pour réaliser des revêtements qui portent l’histoire du lieu et s’attachent à la matière. Une autre étude en cours, qui nous tient très à cœur, est la mosaïque réversible. Pour ça, nous cherchons des collaborateurs experts en matériaux bio-sourcés, par exemple en terre crue, ou en chaux. Avis aux amateurs ! Nous sommes convaincues de trouver dans les savoirs-faire anciens et oubliés des solutions adaptées aux problèmes d’aujourd’hui. 

L’avantage, c’est que les professionnels sont nombreux à rejoindre cet élan frugal et créatif. Nous sommes très inspirés par des architectes, urbanistes comme Wang Shu, Patrick Bouchain, Ben Bosence ou des collectifs comme « Encore Heureux ». Depuis Gilles Clément, les métiers du paysage y travaillent à fond comme le collectif Coloco, « Asfalto mon amour » ou encore Phytolab. Il y a aussi des artistes phares sur lesquels nous pouvons nous appuyer comme Marjan-Teeuwen, Jean-Pierre Pincemin… En revanche, dans notre propre domaine d’expertise, la mosaïque est encore produite sans considération pour l’impact environnemental et aucune recherche significative n’apparaît. Il y a un potentiel énorme à explorer. C’est très enthousiasmant.

Quels sont les objectifs de MueMosa ? Comment cette volonté va se traduire à court terme ?

Avec MueMosa nous rédigeons une sorte de manifeste de la mosaïque responsable, avec les points forts sur lesquels nous voulons techniquement rester vigilantes : 

  • nous concentrer sur l’utilisation de matériaux locaux, éviter les transports inutiles,
  • approfondir notre connaissance des matériaux, leur origine, leur cycle de vie,
  • intégrer des mises en œuvres traditionnelles pour une mosaïque réversible,
  • sensibiliser à la notion d’entretien et de traversée d’un ouvrage dans le temps,
  • etc.

Ce manifeste donnera aussi les grands axes éthiques et esthétiques qui accompagnent le projet : 

  • alerter sur la nécessité de changer nos modes de construire et de gérer les ressources,
  • faire évoluer le regard sur ce qui est beau,
  • accompagner les changements d’usages d’un site (destruction, reconstruction, mémoire), 
  • transmettre nos connaissances et démocratiser la mosaïque,
  • placer la qualité du geste et le soin apporté aux matières au cœur de notre rapport au monde,
  • valoriser une économie de l’humain (changer le ratio coût main-d’oeuvre / coût des matériaux dans le bâtiment), préserver les savoir-faire,
  • etc.

À qui s’adresse votre projet ?

D’habitude nous travaillons chez des particuliers, principalement pour des sols, des aménagements de cuisine et de salle de bain. Nous sommes aussi spécialistes de la restauration de mosaïques XIX-XXème siècle. La particularité de MueMosa est de pouvoir élargir les publics et les usages. La mosaïque peut s’appliquer en aménagement de jardins, en signalétique, en mobilier urbain, en œuvre d’art… c’est comme une seconde peau. 

En utilisant des matériaux de la construction/déconstruction, MueMosa s’inscrit dans toutes les situations où l’habitat et l’urbanisme se transforment. Il s’adresse à des architectes, urbanistes, paysagistes, designers et artistes impliqués dans des projets éco-responsables. Il y a aussi les bailleurs sociaux et des promoteurs qui cherchent de plus en plus à créer la différence dans leurs projets.

D’une autre manière, MueMosa peut accompagner des démarches de sensibilisation citoyenne autour des questions environnementales. Les collectivités, associations et travailleurs sociaux engagés dans ses réflexions peuvent faire appel à nous.

Est-ce que les clients que vous aviez jusque-là, les clients d’Emaaa, sont sensibles aux questions environnementales ?

Bien qu’en général nous constatons une grande sensibilité aux questions environnementales, ce n’est pas cette question qui nous rapproche de nos clients. Ils viennent d’abord vers nous parce que nous sommes Meilleurs Ouvriers de France, que nous proposons un revêtement singulier, complexe et très attachant, facilement personnalisable et parce que nous travaillons dans la tradition italienne. Les gens sont attirés par les couleurs, les motifs et très vite quand vient la question des matériaux, ils s’attendent à ce qu’on leur propose du marbre ou des pâtes de verre en provenance d’Italie. Ces matériaux dits « nobles » sont traditionnellement employés dans la mosaïque depuis des centaines d’années. 

Or, avec MueMosa, nous pouvons très bien travailler avec des matériaux déjà sur place, récupérer des marbres au rebut, des grès, des ardoises ou des tuiles démontées, des pierres marbrières en déconstruction… Nous envisageons même l’usage de béton concassé.  

C’est à nous de présenter tout le potentiel de notre métier, de leur proposer d’autres matériaux et de les convaincre que leur mosaïque n’en sera que plus noble, plus belle et éco-responsable.

Justement, vous abordez la question du “beau”, de l’esthétique très présente dans votre travail. Est-ce qu’on peut faire aussi beau avec un matériau moins noble ? 

La beauté est culturelle, elle évolue avec ce qui fait sens dans notre société. Autrement dit nos désirs changent, et nos perceptions avec. Regardez actuellement comme le SurCyclage est au podium du design luxueux, et son principe est précisément d’anoblir les matériaux recyclés.

Tout l’enjeu de MueMosa est en effet de créer une mosaïque nouvelle encore plus désirable avec des matériaux abandonnés, négligés, oubliés, gaspillés. Notre chance, c’est que tout l’art de la mosaïque est justement de sublimer les matériaux en les fractionnant et en les recomposant. Elle en exploite toutes les qualités pour faire sens : couleurs, contrastes, textures, dialogue avec la lumière, variété des formes et des formats. Toutes ces qualités s’ajustent dans le talent du mosaïste qui exprime dans la surface et dans la forme ce qui interpelle à la fois nos sens et notre raison.

Comment ce projet va s’articuler avec votre activité de mosaïste ?

En douceur. Nous travaillons ce projet en prolongement de notre activité habituelle. Des « grands classiques » de la mosaïque, nous continuons d’en faire, mais chaque fois que cela se présente nous sensibilisons à la démarche MueMosa et présentons des échantillons. Le projet se développe parce que nous répondons à des appels d’offres, nous réalisons des études de cas, nous rencontrons des partenaires. Le manifeste MueMosa nous servira de boussole et facilitera la transmission de notre démarche. 

Est-ce que c’est un projet que l’on peut mettre en perspective de la crise que nous traversons ?

La perspective : c’est justement l’origine du projet. Le confinement nous a donné du temps de réflexion, du recul sur notre activité. Nous avons analysé le monde dans lequel nous évoluons, et la place que l’on veut y prendre. Nous espérons partager cette prise de conscience et transmettre combien chacun peut jouer un rôle là où il est. Le « plus » de MueMosa, c’est d’être au croisement de l’art, de l’artisanat, de l’habitat, du paysage, de l’urbanisme. Une position charnière qui offre de multiples possibilités de sensibilisation. 

Et par rapport à la crise sanitaire, de laquelle vont découler bien des problèmes sociaux, MueMosa se définit sous l’angle du « care ». En prenant soin de la matière et des ressources, nous invitons à prendre soin de nous tous. La mosaïque, nous le constatons dans nos formations et ateliers, a ce pouvoir de liaison, de réparation, de concentration et de partage. 

Marie-Laure Besson, Mélaine Lanoë, Azara San

Références :

  1. http://architectureenligne.org/reemploi-des-materiaux-version-longue/
    https://www.ademe.fr/expertises/dechets/chiffres-cles-observation
    « Matière Grise » Direction Julien Choppin, Nicola Delon, Encore heureux. Ed Pavillon de l’arsenal 2014 – Nouvelle édition 2019