Il était chercheur en biologie avant de devenir charpentier. Il a cofondé notre coopérative et occupé sa gérance avant de retrouver le chemin des chantiers. Ce mois-ci, nous sommes allés à la rencontre de Jérôme Mardon. L’occasion de retracer la genèse de l’AlterBative et d’évoquer son enthousiasme intact pour un projet d’entreprise unique et fidèle à ses valeurs originelles.

Bonjour Jérôme, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

J’ai grandi en Sud Touraine, dans la vallée de l’Indre, dans une famille estampillée du sceau de l’«Enseignement». Dans le cadre de mes études supérieures, j’ai étudié la biologie animale et l’écologie comportementale. Puis j’ai commencé à travailler en tant que chercheur au CNRS. Ces années m’ont notamment permis de développer ma compréhension du vivant ainsi qu’une forte sensibilité environnementale.

Mais le besoin de mettre mes compétences au service d’une action plus « concrète » que la production intellectuelle m’a incité à prendre du recul avec la recherche scientifique ; puis à me reconvertir vers un savoir-faire plus manuel, plus traditionnel, plus « ancré ».

J’ai donc choisi de me plonger dans la construction écologique. J’ai suivi le CAP charpente de la fédération compagnonnique de Tours et je l’ai obtenu en 2012. Puis j’ai acquis de l’expérience de terrain pendant 2 ans, dans différentes entreprises de charpente de la région (artisanales/familiales et PMEs).

Cependant, dans le même temps, j’ai mené avec d’autres collègues (issus de ma promo de CAP) une réflexion collective pour la création d’une entreprise coopérative en écoconstruction. Cette réflexion collective nous a mené petit à petit sur la piste des CAE bâtiment ! Or une telle coopérative n’existait pas à l’époque (en 2013) en Poitou-Charentes (ni en région Centre).

C’est finalement la rencontre et l’entrée dans le projet de deux collègues (Arnault et Guillaume), les deux autres associés fondateurs, qui a finalement permis la création de l’AlterBative, une Coopérative d’Activités et d’Emplois au sein de laquelle j’ai pu plus tard créer et développer mon activité de charpentier sous le nom d’Oikos Boa.

Aujourd’hui, en quoi consiste ton activité à Oikos Boa ?

Mon activité est essentiellement centrée autour de 4 domaines :

  • La rénovation du bâti ancien : réfection/consolidation de charpente, de solivage, etc.
  • La rénovation et l’isolation de toiture (en coopération avec d’autres artisans en interne) : réfection de charpente, isolation de toiture type « sarking », couverture, etc.
  • Les projets insolites en bois : bancs rustiques, pergolas en troncs d’arbre, habitats légers, terrasses extérieures, etc.
  • Enfin, suite à la formation « pro-paille » suivie en 2019, j’aimerais beaucoup développer davantage la construction paille dans le cadre de mes prestations.

Quel est ton secteur d’intervention géographique ?

Mon secteur d’intervention dépend partiellement du type d’intervention demandée. Pour faire simple, je me limite au Nord Vienne (environ 45 min autour de chez moi) pour ce qui concerne les toitures et les interventions « classiques ».
Je me déplace parfois un peu plus loin pour des projets plus insolites et uniques.

Tu parlais tout à l’heure de la genèse de l’AlterBative, peux-tu nous raconter comment tu as découvert les CAE ? Comment est né le projet ?

J’ai découvert, comme beaucoup de gens, l’existence des CAE un peu par hasard, ou par « accident ». Nous voulions créer avec des collègues une entreprise coopérative nous permettant d’être à la fois ensemble et à la fois autonomes et indépendants les uns des autres.

C’est l’Union Régionale des Scop (URSCOP), dans le cadre d’un rendez-vous, qui nous a présenté le modèle CAE, et en quoi il pouvait peut-être répondre à nos besoins et nos envies.

En creusant cette piste, nous nous sommes rapprochés d’Aceascop, la CAE généraliste locale et historique afin de savoir si nous pouvions créer notre activité chez eux. Si la réponse a été négative (car les CAE généralistes ne peuvent accueillir d’activités du bâtiment), Aceascop nous a tout de suite proposé d’étudier la création d’une CAE bâtiment avec leur soutien et leur expertise.

C’est ainsi qu’est née l’idée un peu folle de créer l’AlterBative, la première CAE bâtiment de la région Poitou-Charentes.

Après avoir été gérant de la coopérative, que t’apporte aujourd’hui le statut d’Entrepreneur-salarié ? Quels sont selon toi ses principaux avantages ?

Après plusieurs années de gérance de la coopérative, je suis aujourd’hui devenu enfin un « ESA » (entrepreneur-salarié-associé) parmi les autres. Je peux donc me consacrer au quotidien à la gestion de mon activité, mes chantiers, les joies et les galères de l’entrepreneuriat dans l’artisanat du bâtiment. Mais je crois qu’aujourd’hui, globalement, j’apprécie de n’être redevable, pour ainsi dire, qu’à moi et mes clients de mes décisions pratiques.

Pour moi, être ES apporte ce mélange idéal d’autonomie totale dans le concret du quotidien (planning, chantier, commandes, agenda, etc.), et de responsabilité collective dans le cadre plus large : administratif, politique, gouvernance, juridique, social.

En ajoutant à cela, la protection sociale du salariat français, et la dimension coopérative entre artisans du bâtiment locaux ; on peut vraiment dire que c’est une recette qui marche pour moi.

As-tu déjà réalisé des chantiers avec d’autres entrepreneurs de la coopérative ?

OUI !!! En tant que charpentier travaillant sur un toit avec des charges importantes, et beaucoup de manutention, c’est quasiment « systématique ». J’ai ainsi passé pas mal de temps au soleil sur les toits avec Pierre Combastel, charpentier à proximité de Châtellerault. J’ai également passé du temps sur un projet complexe d’ossature bois avec Laurent Simon, ou encore en isolation intérieure écologique avec Michal Lacko. J’ai aussi partagé des parties de rigolades sur mes chantiers avec les maçons de Patrimoine Innovation, envoyé des amis clients à Léandre Plombier à Poitiers, brassé des tuiles avec Per Strid, étudié des projets de chaufferie avec Tuyau vert

Je trouve que tout le sens de la CAE est là ! Être indépendant mais entouré d’un réseau coopératif d’artisans qui deviennent des collègues, des pairs, des confrères, des amis…

Que dirais-tu à quelqu’un qui souhaite se lancer à son compte ?

Par habitude (ou déformation) professionnelle des années au bureau, j’aurais tendance à lui dire d’abord de s’inscrire à la prochaine réunion d’information collective de l’AlterBative.

Mais plus concrètement, je lui dirais de s’assurer d’avoir bien recherché et obtenu l’ensemble des informations concernant les formes possibles de création d’activité. En effet, l’information sur les CAE est encore trop peu diffusée aux porteurs de projets qui suivent les parcours « classiques » de la création d’activité.

Je lui conseillerais donc de se renseigner de manière complète afin de faire un vrai choix éclairé qui réponde bien à ses besoins et à ceux de son projet.